Dance of the blessed spirits, Pina Bausch

mai 25, 2009

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie

Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,

Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties

Sans un geste et sans un soupir,

Si tu peux être amant sans être fou d’amour ;

Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre

Et , te sentant haï, sans haïr à ton tour,

Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles

Travesties par des gueux pour exciter des sots,

Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles,

Sans mentir toi-même d’un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,

Si tu peux rester peuple en conseillant les Rois

Et si tu peux aimer tous tes amis en frères,

Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,

Sans jamais devenir sceptique ou destructeur

Rêver, sans laisser ton rêve être ton maître,

Penser, sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,

Si tu peux être brave et jamais imprudent,

Si tu peux être bon, si tu sais être sage,

Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer triomphe après défaite

Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,

Si tu peux conserver ton courage et ta tête

Quand tous les autres les perdront ;

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire

Seront à tout jamais tes esclaves soumis

Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un Homme, mon fils.

Rudyard KIPLING

Masao Yamamoto

mai 23, 2009

masao yamamoto

Tandis qu’à leurs oeuvres perverses
Les hommes courent haletants,
Mars qui rit, malgré les averses,
Prépare en secret le printemps.

Pour les petites pâquerettes,
Sournoisement lorsque tout dort,
Il repasse des collerettes
Et cisèle des boutons d’or.

Dans le verger et dans la vigne,
Il s’en va, furtif perruquier,
Avec une houppe de cygne,
Poudrer à frimas l’amandier.

La nature au lit se repose ;
Lui descend au jardin désert,
Et lace les boutons de rose
Dans leur corset de velours vert.

Tout en composant des solfèges,
Qu’aux merles il siffle à mi-voix,
Il sème aux prés les perce-neiges
Et les violettes aux bois.

Sur le cresson de la fontaine
Où le cerf boit, l’oreille au guet,
De sa main cachée il égrène
Les grelots d’argent du muguet.

Sous l’herbe, pour que tu la cueilles,
Il met la fraise au teint vermeil,
Et te tresse un chapeau de feuilles
Pour te garantir du soleil.

Puis, lorsque sa besogne est faite,
Et que son règne va finir,
Au seuil d’avril tournant la tête,
Il dit : ” Printemps, tu peux venir ! “

Theophile Gautier, Recueil : Emaux et camées

Bob Dylan

avril 3, 2009

Richard Prince

mars 29, 2009

p10302291

Venere del Canova, 1989.

Deux légendes

mars 22, 2009

Celle de Guanyin, bodhisattva qui s’incarna en princesse : elle refusa de se marier et devint nonne dans un monastère bouddhique ; son père, furieux, fit incendier le monastère, mais elle parvint à s’échapper. Son père étant tombé malade et ne pouvant être sauvé que par quelqu’un qui sacrifierait un de ses yeux et une de ses mains, Guanyin s’arracha un oeil et se trancha une main. Bouleversé de remords, son père la reconnut et elle lui apparut alors sous sa véritable forme de bodhisattva compatissante aux mille yeux et aux mille mains.

Celle du Bouvier et de la Tisserande : le Bouvier, chassé de chez son frère, entendit son buffle parler et lui dire de se rendre au bord d’un certain lac où il verrait des fées célestes se baigner. Il cacha les vêtements de l’une d’elles, fit ainsi sa connaissance et l’épousa. Le couple eut deux enfants. Mais un jour, la Reine  Mère du Ciel vint rechercher la fée, car c’était la Tisserande qui brodait les nuages du couchant. Quand le Bouvier revint, le soir, sa femme avait disparu et ses deux enfants étaient en pleurs. Entre-temps, le buffle était mort mais, avant de mourir, il avait recommandé au Bouvier de garder sa peau et de la mettre sur ses épaules s’il voulait qu’un de ses voeux se réalise. Le Bouvier mit donc la peau sur ses épaules, plaça chacun de ses enfants dans un panier aux deux bouts d’une planche, demanda à rejoindre sa femme et s’éleva dans le ciel. Quand la Reine Mère du Ciel vit qu’elle allait être rattrapée, elle tira une épingle à cheveux de son chignon et traça un trait dans le ciel ; ce fut l’origine de la Voie lactée et, dès lors, le Bouvier et la Tisserande sont devenus deux constellations séparées par la Voie lactée ; heureusement, le septième jour du septième mois lunaire, les pies forment un pont pour permettre aux amants de se rejoindre.

Passagère du silence, F.Verdier, 2003

Offre-moi

mars 9, 2009

Acte IV

Scène 1
PYRAME, THISBE

Thisbé
Hors de l’empêchement qui nous sépare ici,
Tu sauras que tes voeux sont mes désirs aussi,
Que ton mal est celui dont je me sens pressée ;
Mais la course du jour s’en va déjà passée,
La lune se confond avecque sa clarté.
Il est temps de pourvoir à notre liberté,
Il faut que notre fuite à la nuit se hasarde,
Car avec trop de soin tout le jour on me garde.

Pyrame
C’est très bien avisé : quand d’un sommeil profond
La première douceur dans nos veines se fond,
Qu’en ce pesant fardeau, tout taciturne et sombre,
On n’oit que le silence, on ne voit rien que l’ombre,
Il se faut dérober chacun de sa maison,
Ou plutôt se sauver chacun de la prison.

Thisbé
Mais au sortir d’ici pour nous voir en peu d’heure,
Quelle assignation trouverons-nous plus seure ?

Pyrame
En attendant le jour, un lieu propre et bien près :
Il semble que l’Amour me le découvre exprès,
Le tombeau de Ninus.

Thisbé
Il est vraiment bien proche.

Pyrame
Là coule un clair ruisseau tout au pied d’une roche,
Qui, de ses vives eaux entretenant les fleurs,
Maintient à la prairie et l’âme et les couleurs ;
Un arbre tout auprès, fertile en meures blanches,
Nous offre le couvert de ses épaisses branches ;
Saurions-nous rencontrer un lieu plus à souhait ?

Thisbé
Il est le mieux du monde : allons, cela vaut fait.

Acte V

Scène 2
THISBE, seule

A peine ai-je repris mon esprit et ma voix ;
Cette peur m’a fait perdre un voile que j’avais
Et m’a fait demeurer assez longtemps cachée.
Possible mon amant m’aura depuis cherchée.
Il doit être arrivé s’il n’a perdu le soin
De me venir trouver, car le jour n’est pas loin.
Je n’entends plus que l’eau que verse la fontaine ;
Le silence profond me rend assez certaine
Que je puis approcher la tombe où cependant
Mon Pyrame languit sans doute en m’attendant.
La bête qui cherchait l’eau de cette vallée,
Ayant éteint sa soif, ores s’en est allée ;
Autrement j’entendrais qu’elle ferait du bruit,
Et ses yeux brilleraient au travers de la nuit.
O nuit ! je me remets enfin sous ton ombrage ;
Pour avoir tant d’amour, j’ai bien peu de courage.
Mais, ou mon oeil s’abuse en un objet trompeur,
Voici de quoi rentrer en ma première peur ;
Une subite horreur me prend à l’impourvue,
Et, si l’obscurité peut assurer ma vue,
Un augure incertain mes soupçons ne dément.
Certains pas dans les miens mêlés confusément,
Cette place partout sanglante et si foulée
Montre qu’ici la bête a sa fureur soûlée.
Dieux ! je vois par la terre un corps qui semble mort.
Mais pourquoi m’effrayer ? c’est Pyrame qui dort.
Pour divertir l’ennui de son attente oisive,
Il repose au doux bruit de cette source vive.
Ce sera maintenant à lui de m’accuser.
Mais ce lieu dur et froid, mal propre à reposer,
Que déjà la rosée a rendu tout humide,
M’oblige à l’éveiller. Dieux ! que je suis timide !
J’ai son contentement et son repos si cher
Que ma voix seulement a peur de le fâcher ;
Il dort si doucement qu’on ne saurait à peine
Discerner parmi l’air le bruit de son haleine.
Mais d’où vient qu’immobile et froid dessous ma main
Il semble mort ? Pyrame ! ô Dieux ! j’appelle en vain,
Il ne respire plus, ce beau corps est de glace.
Hélas ! je vois la mort peinte dessus sa face ;
D’une éternelle nuit son bel oeil est couvert ;
Je vois d’un large coup son estomac ouvert.
Hé ! ne meurs pas si tôt, ouvre un peu la paupière,
Respire encore un coup, je mourrai la première,
Ne t’en va point sans moi, ne me fais point ce tort.
Tu ne me réponds rien, mon coeur ! tu n’es pas mort,
Les Dieux ne meurent point, la nature est trop sage
Pour laisser ruiner son plus aimable ouvrage.
Mais, ô faible discours ! ô faux soulagement !
La perte que je fais m’ôte le jugement.
Pyrame ne vit plus, ha ! ce soupir l’emporte.
Comment ! il ne vit plus et je ne suis pas morte ?
Pyrame, s’il te reste encore un peu de jour,
Si ton esprit me garde encore un peu d’amour,
Et si le vieux Charon touché de ma misère
Retarde tant soit peu sa barque à ma prière,
Attends-moi, je te prie, et qu’un même trépas
Achève nos destins ; je m’en vais de ce pas.
Mais tu ne m’attends point, et si peu que je vive
En ce dernier devoir mon sort veut que je suive.
Coupable que je suis de cette injuste mort,
Malheureux criminel de la fureur du sort,
Quoi ? je respire encore et regardant Pyrame
Trépassé devant moi, je n’ai point perdu l’âme !
Je vois que ce rocher s’est éclaté de deuil
Pour répandre des pleurs, pour m’ouvrir un cercueil ;
Ce ruisseau fuit d’horreur qu’il a de mon injure,
Il en est sans repos, ses rives sans verdure ;
Même, au lieu de donner de la rosée aux fleurs,
L’Aurore à ce matin n’a versé que des pleurs,
Et cet arbre, touché d’un désespoir visible,
A bien trouvé du sang dans son tronc insensible,
Son fruit en a changé, la lune en a blêmi,
Et la terre a sué du sang qu’il a vomi.
Bel arbre, puisqu’au monde après moi tu demeures,
Pour mieux faire paraître au Ciel tes rouges meures
Et lui montrer le tort qu’il a fait à mes voeux,
Fais comme moi, de grâce, arrache tes cheveux,
Ouvre toi l’estomac et fais couler à force
Cette sanglante humeur par toute tons écorce.
Mais que me sert ton deuil ? Rameaux, prés verdissants,
Qu’à soulager mon mal vous êtes impuissants !
Quand bien vous en mourriez on voit la destinée
Ramener votre vie en ramenant l’année :
Une fois tous les ans nous vous voyons mourir,
Une fois tous les ans nous vous voyons fleurir,
Mais mon Pyrame est mort sans espoir qu’il retourne
De ces pâles manoirs où son esprit séjourne.
Depuis que le soleil nous voit naître et finir,
Le premier des défunts est encore à venir,
Et quand les Dieux demain me le feraient revivre,
Je me suis résolue aujourd’hui de le suivre.
J’ai trop d’impatience et puisque le destin
De nos corps amoureux fait son cruel butin,
Avant que le plaisir que méritaient nos flammes
Dans leurs embrassements ait pu mêler nos âmes,
Nous les joindrons là-bas et par nos saints accords
Ne ferons qu’un esprit de l’ombre de deux corps ;
Et puisqu’à mon sujet sa belle âme sommeille,
Mon esprit innocent lui rendra la pareille.
Toutefois je ne puis sans mourir doublement ;
Pyrame s’est tué d’un soupçon seulement,
Son amitié fidèle un peu trop violente,
D’autant qu’à ce devoir il me voyait trop lente,
Pour avoir soupçonné que je ne l’aimais pas,
Il ne s’est pu guérir de moins que du trépas.
Que donc ton bras sur moi davantage demeure,
O mort ! et, s’il se peut, que plus que lui je meure,
Que je sente à la fois, poison, flammes et fers !
Sus ! qui me vient ouvrir la porte des Enfers ?
Ha ! voici le poignard qui du sang de son maître
S’est souillé lâchement ; il en rougit, le traître !
Exécrable bourreau ! si tu te veux laver
Du crime commencé, tu n’as qu’à l’achever ;
Enfonce là-dedans, rends-toi plus rude, et pousse
Des feux avec ta lame ! hélas ! elle est trop douce.
Je ne pouvais mourir d’un coup plus gracieux,
Ni pour un autre objet haïr celui des Cieux.

Théophile de Viau – Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé (1623)

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