FAUSTA

Vous m’appelez patiente, mais c’est l’amour seul qui

m’enferme entre ces montagnes d’où l’on ne peut sortir!

Dites, qui me rendra l’espace libre et cet âpre coup de

vent de la liberté qui vous enlève comme un garçon brutal

qui fait sauter sa danseuse entre ses deux mains!

Ah, qui ne parle de liberté? mais pour comprendre ce

que c’est,

Il faut avoir été captif, et hors-la-loi, et avoir fui!

Et me voici comme un oiseau blessé, tombé de la horde

migratrice, qui fait son nid dans la basse-cour sous une

charrette!

…Et exilé pour comprendre la patrie!

Ah, qui me rendra la patrie, et cette mer de blé obscuré-

ment, plus paisible que la soie, qui déferlait à mes pieds

dans la nuit de juillet vague à vague!

Ah, seulement pour un moment, deux voix qui querellent

dans la langue de mon pays, et le tintement d’une guitare

Cosaque, et ce feu suspect là-bas dans les aunes de la

Vistule!

Ce ne sont pas vos misérables lopins de champs tout

déchirés,

C’est la terre profonde à la hauteur de mon coeur

Du souffle de la nuit tout entière animée qui soupire et

qui déferle en un seul flot,

Un tel déluge de toutes parts de la vie respirante et

montueuse que le feu d’un astre pourrait claquer dessus

comme la pluie sur de l’eau!

Comme les poissons vivent dans l’eau et les petits oiseaux

dans la forêt, c’est ainsi que les hommes de mon pays

Vivent au sein de l’immense moisson et de cette mer qu’ils

ont faite.

Et le vent d’un seul côté sur cette houle infinie apporte

le sens de leurs existences à mon âme,

Unies à l’immense Cérès!

_ Et maintenant cette moisson de l’exil est mûre, mais

je sais qu’il me reconnaîtra et que mes yeux n’ont point

changé.

Ah, que je revoie encore ce visage caressant et fermé,

et ce frère qui ne peut quitter le masque, et ce sourire

lentement sur ces lèvres, terrible à voir!

Nous seuls savons ce que nous avons souffert.

Et la moisson est mûre, mais je sais que mes yeux n’ont

point changé, tels que de la fière jeune fille que jadis il fit

céder,

Ces deux yeux bleus dans les siens, pleins d’une ivresse

glacée!

Et je suppose que son coeur m’est ouvert, mais je sais que

son esprit m’est fermé, et il ne me dit point ce qu’il pense.

Laeta, joyeuse fille du sol latin! et toi, obscure Egyptienne

à ma gauche! votre sort n’est pas si heureux que le mien.

Heureux celui qui aime, mais plus heureux celui qui sert

et dont on a besoin, et ces deux que le besoin indissoluble

Relie comme une troisième personne!

Demain est là où cesse notre absence!

Et ce n’est pas seulement lui et moi, c’est tout un peuple

en nous qui désire et qui est partagé.

Entre l’Orient et l’Occident, là où les eaux se partagent

sans pente,

Au centre de l’Europe il y a un peuple divisé.

Ni la nature ne lui a donné de frontières, ni la naissance

de roi, et c’est l’homme seul qui le limite de tous côtés:

Mais ils avaient envahi leur terre comme une céréale.

Et ses voisins se le sont partagé en trois parts, comme si,

quand le vent souffle, les bornes et les poteaux

Empêchaient la moisson d’onduler d’un bout à l’autre et

cette mer prisonnière de ses racines!

Au centre de trois peuples il y a un peuple submergé.

Dieu l’a voulu ainsi afin qu’entre l’Est et l’Ouest, entre

l’hérésie et le schisme, là où l’Europe s’arrache en trois

morceaux,

Il y ait un sacrifice perpétuel et un peuple selon son coeur:

Et le nom même de la Pologne n’est pas retrouvé sur la

carte.

Ni la nature n’en a fait une seule chose, ni le sang, ni

l’autorité, ni la coutume, ni aucun intérêt de ce mondes

Et il n’y a chez lui riches ni pauvres, et tous ont égale-

ment sous la meule,

Mais seulement une volonté commune et l’amour, et le,

coeurs de ces trois multitudes qui désirent l’une vers l’autre,

A la ressemblance des trois Eglises,

Un seul peuple dans les trois Vertus,

ans la Foi, et la Charité, et l’Espérance, hors de tout

espoir humain.

Et la dernière fois que j’ai vu mon mari (avant qu’une

mission sans espoir l’appelât ailleurs).

Je me souviens! c’est une nuit comme celle-ci,

Quelque part au centre de l’Europe, dans un vieux parc

royal, sous le tilleul Bohême.

Nous étions là devant quelques coupes, une douzaine

prêts à nous séparer,

Et l’on ne voyait dans la nuit que le point rouge d’une

cigarette aux lèvres de deux ou trois.

(Tous sont morts.)

Et éclairant le beau col nu à la petite oreille soudain

l’éclair d’un diamant

Comme une grosse goutte sous d’épais cheveux noirs

empruntée à des eaux immatérielles.

Et l’on n’entendait rien que dans las avenues immenses

le roulement sourd d’un équipage,

Et le dialogue bien loin, aux deux extrémités de ce jardin,

d’orchestres opposés,

Dont le vent faible étrangement tour à tour unissait et

divisait les cuivres.

LAETA

Qu’importe, s’il revient?

FAUSTA

Hôte entre mes bras d’un seul jour et qui repart

demain

LAETA

Ne peux-tu le retenir?

FAUSTA

Mon affaire n’est pas de savoir, mais d’obéir.

LAETA

Mais il t’aime, tu le sais.

FAUSTA

Je ne lui ai jamais demandé.

LAETA

Sauve le temps qui est court!

FAUSTA

J’ai sauvé du temps qui passe l’amour.

LAETA

Quel est cet abri contre le temps, ma soeur?

FAUSTA

La Chambre Intérieure.

LAETA

Tout est soumis au temps.

FAUSTA

Excepté cependant…

BEATA

- L’absence.

LAETA

- L’espoir joyeux qui le devance!

FAUSTA

…Le coeur qui lui donne naissance.

LAETA

Tout passe avec le soleil.

FAUSTA

Le soleil s’est arrêté.

BEATA

L’oeil s’est fermé.

LAETA

Dis-nous, Fausta, le sommeil.

BEATA

La patience du coeur qui veille.

Cinq grandes odes, La Cantate à trois voix.

Epouse

1

Mais où t’es-tu caché

me laissant gémissante mon ami

après m’avoir blessée

tel le cerf tu as fui

j’ai couru criant tu étais parti

2

Pâtres qui monterez

là-haut sur les collines aux bergeries

si par chance voyez

qui j’aime dites-lui

que je languis je souffre et meurs pour lui

3

Mes amours poursuivrai

à travers les montagnes les rivières

les fleurs ne cueillerai

ne craindrai lions panthères

et passerai les forts et les frontières

Demande aux créatures

4

Oh forêts et taillis

que mon ami a de sa main plantés

verdoyantes prairies

de fleurs tout émaillées

dites si parmi vous il est passé

Réponse des créatures

5

Mille grâces versant

en hâte par ces bois il est passé

et en les regardant

son visage a jeté

sur eux le vêtement de la beauté

Epouse

6

Ah qui me guérira

achève enfin d’ entièrement t’offrir

ne me dépêche pas

d’autres envoyés me dire

ce qui ne peut répondre à mon désir

7

Et tous ceux-là qui errent

me vont de toi mille grâces évoquant

et tous plus me lacèrent

et me laisse mourante

je ne sais quoi qu’ils vont balbutiant

8

Mais comment vivre encore

oh vie là où tu vis ne vivant pas

et faisant pour ta mort

les traits que tu reçois

de ce qu’en toi de l’ami tu conçois

9

Pourquoi l’ayant meurtri

n’as-tu pas soulagé ce coeur blessé

et me l’ayant ravi

pourquoi l’avoir laissé

sans emporter ce que tu as volé

10

Mon tourment calme-le

puisque à l’apaiser nul ne suffira

et que te voient mes yeux

car tu es leur éclat

et je ne veux les avoir que pour toi

11

Cristalline fontaine

si parmi tes visages argentés

tu dessinais soudaine

les yeux si désirés

que je porte en mes entrailles gravés

12

Ami détourne-les

le vol me prend

Epoux colombe reviens-moi

voici le cerf blessé

qu’au tertre on aperçoit

qui au vent de ton vol s’aère et voit

Epouse

13

Mon ami les montagnes

les vals ombreux les îles étrangères

les paisibles campagnes

les bruissantes rivières

les sifflements si pleins d’amour de l’air

14

Le calme de la nuit

toute proche du lever de l’aurore

musique sans un bruit

solitude sonore

repos amour le souper qui restaure

15

Notre couche fleurie

de cavernes de lions entrelacée

tout de pourpre embellie

de paix édifiée

et d’écus d’or par milliers couronnée

16

Sur tes traces lancées

les jeunes filles suivent le chemin

d’étincelles touchées

des arômes du vin

exhalaisons de ton baume divin

17

Au profond du cellier

de mon ami j’ai bu et je sortais

parmi cette vallée

et plus rien ne savais

ayant perdu le troupeau que j’avais

18

Là son coeur m’a offert

là exquise science m’a enseignée

et à lui tout entière

moi je me suis donnée

là j’ai promis d’être son épousée

19

Mon âme est employée

ainsi que tout mon bien à son service

de troupeau n’ai gardé

et n’ai plus d’autre office

car dans l’amour j’ai mon seul exercice

20

Si donc en nos pâtures

nul ne peut plus me voir ni me trouver

vous me direz perdue

car d’amour emportée

j’ai voulu me perdre et me suis gagnée

21

D’émeraudes de fleurs

nous tresserons des guirlandes cueillies

dans l’aube et sa fraîcheur

en ton amour fleuries

avec au centre un de mes cheveux pris

22

Par ce cheveu sans plus

qu’à mon cou tu as regardé voler

sur mon cou tu l’as vu

captif il t’a laissé

et à l’un de mes yeux tu t’es blessé

23

Quand tu me regardais

tes yeux venaient graver ta grâce en moi

c’est pourquoi tu m’aimais

et les miens avaient droit

d’adorer tout ce qu’ils voyaient en toi

24

Ne me méprise pas

et si tu m’as trouvé la peau foncée

pose les yeux sur moi

puisque tu as laissé

par ton regard en moi grâce et beauté

25

Les renards prenez-les

car la vigne a déjà sa floraison

tandis que les rosiers

en gerbe nous tressons

et que nul ne soit vu parmi les monts

26

Bise morte tais-toi

viens vent du sud rappelant le bonheur

au jardin répands-toi

que coulent les odeurs

et l’ami mangera parmi les fleurs

Epoux

27

Elle est entrée l’épouse

dans le verger amène et désiré

et à son gré repose

son cou vient s’incliner

sur la douceur des bras du bien-aimé

28

Au-dessous du pommier

comme épouse t’ai prise près de moi

la main je t’ai donnée

et là fut ton rachat

où ta mère fut violée autrefois

29

Oh vous légers oiseaux

lions et chevreuils et daims qui bondissez

ardeurs souffles et eaux

rives monts et vallées

craintes aussi qui dans la nuit veillez

30

Par les lyres légères

par le chant des sirènes vous conjure

laissez votre colère

ne touchez pas au mur

pour que l’épouse ait un sommeil plus sûr

Epouse

31

Oh nymphes de Judée

cependant que l’ambre vient embaumer

les fleurs et les rosiers

aux faubourgs demeurez

à notre seuil ne veuillez point toucher

32

Cache-toi doux ami

tourne ton visage vers les montagnes

et qu’il n’en soit rien dit

vois plutôt les compagnes

de qui aux îles étranges s’éloigne

Epoux

33

La blanche colombelle

et son rameau à l’arche est retournée

enfin la tourterelle

sur les rives a trouvé

le compagnon qu’elle a tant désiré

34

Vivait en solitude

en solitude elle a posé son nid

la guide en solitude

seul à seule l’ami

blessé d’amour en solitude aussi

Epouse

35

Aimons-nous mon ami

allons tous deux nous voir en ta beauté

sur le mont où jaillit

l’eau en sa pureté

pénétrons plus profond dans les fourrés

36

Aux cavernes élevées

de la pierre ensuite nous monterons

qui sont si bien cachées

et nous y entrerons

et le jus des grenades y goûterons

37

Là tu me montrerais

cela que mon âme voulait toujours

puis tu me donnerais

en ce lieu mon amour

cela que tu m’as donné l’autre jour

38

Le souffle d’air qui passe

la chanson de la douce philomèle

le bocage et sa grâce

et dans la nuit sereine

le feu qui brûle et ne fait point de peine

39

Or nul ne regardait

Aminadab non plus n’apparaissait

le siège s’apaisait

les cavaliers venaient

et à la vue des eaux ils descendaient

Nuit obscure. Cantique Spirituel, première version.