La Dame aux Camélias, Sylvie Guillem & Nicolas Le Riche, adaptation du roman d’Alexandre Dumas.
mai 30, 2008
CANTIQUE DU PEUPLE DIVISE, Paul Claudel.
mai 30, 2008
FAUSTA
Vous m’appelez patiente, mais c’est l’amour seul qui
m’enferme entre ces montagnes d’où l’on ne peut sortir!
Dites, qui me rendra l’espace libre et cet âpre coup de
vent de la liberté qui vous enlève comme un garçon brutal
qui fait sauter sa danseuse entre ses deux mains!
Ah, qui ne parle de liberté? mais pour comprendre ce
que c’est,
Il faut avoir été captif, et hors-la-loi, et avoir fui!
Et me voici comme un oiseau blessé, tombé de la horde
migratrice, qui fait son nid dans la basse-cour sous une
charrette!
…Et exilé pour comprendre la patrie!
Ah, qui me rendra la patrie, et cette mer de blé obscuré-
ment, plus paisible que la soie, qui déferlait à mes pieds
dans la nuit de juillet vague à vague!
Ah, seulement pour un moment, deux voix qui querellent
dans la langue de mon pays, et le tintement d’une guitare
Cosaque, et ce feu suspect là-bas dans les aunes de la
Vistule!
Ce ne sont pas vos misérables lopins de champs tout
déchirés,
C’est la terre profonde à la hauteur de mon coeur
Du souffle de la nuit tout entière animée qui soupire et
qui déferle en un seul flot,
Un tel déluge de toutes parts de la vie respirante et
montueuse que le feu d’un astre pourrait claquer dessus
comme la pluie sur de l’eau!
Comme les poissons vivent dans l’eau et les petits oiseaux
dans la forêt, c’est ainsi que les hommes de mon pays
Vivent au sein de l’immense moisson et de cette mer qu’ils
ont faite.
Et le vent d’un seul côté sur cette houle infinie apporte
le sens de leurs existences à mon âme,
Unies à l’immense Cérès!
_ Et maintenant cette moisson de l’exil est mûre, mais
je sais qu’il me reconnaîtra et que mes yeux n’ont point
changé.
Ah, que je revoie encore ce visage caressant et fermé,
et ce frère qui ne peut quitter le masque, et ce sourire
lentement sur ces lèvres, terrible à voir!
Nous seuls savons ce que nous avons souffert.
Et la moisson est mûre, mais je sais que mes yeux n’ont
point changé, tels que de la fière jeune fille que jadis il fit
céder,
Ces deux yeux bleus dans les siens, pleins d’une ivresse
glacée!
Et je suppose que son coeur m’est ouvert, mais je sais que
son esprit m’est fermé, et il ne me dit point ce qu’il pense.
Laeta, joyeuse fille du sol latin! et toi, obscure Egyptienne
à ma gauche! votre sort n’est pas si heureux que le mien.
Heureux celui qui aime, mais plus heureux celui qui sert
et dont on a besoin, et ces deux que le besoin indissoluble
Relie comme une troisième personne!
Demain est là où cesse notre absence!
Et ce n’est pas seulement lui et moi, c’est tout un peuple
en nous qui désire et qui est partagé.
Entre l’Orient et l’Occident, là où les eaux se partagent
sans pente,
Au centre de l’Europe il y a un peuple divisé.
Ni la nature ne lui a donné de frontières, ni la naissance
de roi, et c’est l’homme seul qui le limite de tous côtés:
Mais ils avaient envahi leur terre comme une céréale.
Et ses voisins se le sont partagé en trois parts, comme si,
quand le vent souffle, les bornes et les poteaux
Empêchaient la moisson d’onduler d’un bout à l’autre et
cette mer prisonnière de ses racines!
Au centre de trois peuples il y a un peuple submergé.
Dieu l’a voulu ainsi afin qu’entre l’Est et l’Ouest, entre
l’hérésie et le schisme, là où l’Europe s’arrache en trois
morceaux,
Il y ait un sacrifice perpétuel et un peuple selon son coeur:
Et le nom même de la Pologne n’est pas retrouvé sur la
carte.
Ni la nature n’en a fait une seule chose, ni le sang, ni
l’autorité, ni la coutume, ni aucun intérêt de ce mondes
Et il n’y a chez lui riches ni pauvres, et tous ont égale-
ment sous la meule,
Mais seulement une volonté commune et l’amour, et le,
coeurs de ces trois multitudes qui désirent l’une vers l’autre,
A la ressemblance des trois Eglises,
Un seul peuple dans les trois Vertus,
ans la Foi, et la Charité, et l’Espérance, hors de tout
espoir humain.
Et la dernière fois que j’ai vu mon mari (avant qu’une
mission sans espoir l’appelât ailleurs).
Je me souviens! c’est une nuit comme celle-ci,
Quelque part au centre de l’Europe, dans un vieux parc
royal, sous le tilleul Bohême.
Nous étions là devant quelques coupes, une douzaine
prêts à nous séparer,
Et l’on ne voyait dans la nuit que le point rouge d’une
cigarette aux lèvres de deux ou trois.
(Tous sont morts.)
Et éclairant le beau col nu à la petite oreille soudain
l’éclair d’un diamant
Comme une grosse goutte sous d’épais cheveux noirs
empruntée à des eaux immatérielles.
Et l’on n’entendait rien que dans las avenues immenses
le roulement sourd d’un équipage,
Et le dialogue bien loin, aux deux extrémités de ce jardin,
d’orchestres opposés,
Dont le vent faible étrangement tour à tour unissait et
divisait les cuivres.
LAETA
Qu’importe, s’il revient?
FAUSTA
Hôte entre mes bras d’un seul jour et qui repart
demain
LAETA
Ne peux-tu le retenir?
FAUSTA
Mon affaire n’est pas de savoir, mais d’obéir.
LAETA
Mais il t’aime, tu le sais.
FAUSTA
Je ne lui ai jamais demandé.
LAETA
Sauve le temps qui est court!
FAUSTA
J’ai sauvé du temps qui passe l’amour.
LAETA
Quel est cet abri contre le temps, ma soeur?
FAUSTA
La Chambre Intérieure.
LAETA
Tout est soumis au temps.
FAUSTA
Excepté cependant…
BEATA
- L’absence.
LAETA
- L’espoir joyeux qui le devance!
FAUSTA
…Le coeur qui lui donne naissance.
LAETA
Tout passe avec le soleil.
FAUSTA
Le soleil s’est arrêté.
BEATA
L’oeil s’est fermé.
LAETA
Dis-nous, Fausta, le sommeil.
BEATA
La patience du coeur qui veille.
Cinq grandes odes, La Cantate à trois voix.
Chansons entre l’Âme et l’Epoux, Jean De La Croix.
mai 29, 2008
Epouse
1
Mais où t’es-tu caché
me laissant gémissante mon ami
après m’avoir blessée
tel le cerf tu as fui
j’ai couru criant tu étais parti
2
Pâtres qui monterez
là-haut sur les collines aux bergeries
si par chance voyez
qui j’aime dites-lui
que je languis je souffre et meurs pour lui
3
Mes amours poursuivrai
à travers les montagnes les rivières
les fleurs ne cueillerai
ne craindrai lions panthères
et passerai les forts et les frontières
Demande aux créatures
4
Oh forêts et taillis
que mon ami a de sa main plantés
verdoyantes prairies
de fleurs tout émaillées
dites si parmi vous il est passé
Réponse des créatures
5
Mille grâces versant
en hâte par ces bois il est passé
et en les regardant
son visage a jeté
sur eux le vêtement de la beauté
Epouse
6
Ah qui me guérira
achève enfin d’ entièrement t’offrir
ne me dépêche pas
d’autres envoyés me dire
ce qui ne peut répondre à mon désir
7
Et tous ceux-là qui errent
me vont de toi mille grâces évoquant
et tous plus me lacèrent
et me laisse mourante
je ne sais quoi qu’ils vont balbutiant
8
Mais comment vivre encore
oh vie là où tu vis ne vivant pas
et faisant pour ta mort
les traits que tu reçois
de ce qu’en toi de l’ami tu conçois
9
Pourquoi l’ayant meurtri
n’as-tu pas soulagé ce coeur blessé
et me l’ayant ravi
pourquoi l’avoir laissé
sans emporter ce que tu as volé
10
Mon tourment calme-le
puisque à l’apaiser nul ne suffira
et que te voient mes yeux
car tu es leur éclat
et je ne veux les avoir que pour toi
11
Cristalline fontaine
si parmi tes visages argentés
tu dessinais soudaine
les yeux si désirés
que je porte en mes entrailles gravés
12
Ami détourne-les
le vol me prend
Epoux colombe reviens-moi
voici le cerf blessé
qu’au tertre on aperçoit
qui au vent de ton vol s’aère et voit
Epouse
13
Mon ami les montagnes
les vals ombreux les îles étrangères
les paisibles campagnes
les bruissantes rivières
les sifflements si pleins d’amour de l’air
14
Le calme de la nuit
toute proche du lever de l’aurore
musique sans un bruit
solitude sonore
repos amour le souper qui restaure
15
Notre couche fleurie
de cavernes de lions entrelacée
tout de pourpre embellie
de paix édifiée
et d’écus d’or par milliers couronnée
16
Sur tes traces lancées
les jeunes filles suivent le chemin
d’étincelles touchées
des arômes du vin
exhalaisons de ton baume divin
17
Au profond du cellier
de mon ami j’ai bu et je sortais
parmi cette vallée
et plus rien ne savais
ayant perdu le troupeau que j’avais
18
Là son coeur m’a offert
là exquise science m’a enseignée
et à lui tout entière
moi je me suis donnée
là j’ai promis d’être son épousée
19
Mon âme est employée
ainsi que tout mon bien à son service
de troupeau n’ai gardé
et n’ai plus d’autre office
car dans l’amour j’ai mon seul exercice
20
Si donc en nos pâtures
nul ne peut plus me voir ni me trouver
vous me direz perdue
car d’amour emportée
j’ai voulu me perdre et me suis gagnée
21
D’émeraudes de fleurs
nous tresserons des guirlandes cueillies
dans l’aube et sa fraîcheur
en ton amour fleuries
avec au centre un de mes cheveux pris
22
Par ce cheveu sans plus
qu’à mon cou tu as regardé voler
sur mon cou tu l’as vu
captif il t’a laissé
et à l’un de mes yeux tu t’es blessé
23
Quand tu me regardais
tes yeux venaient graver ta grâce en moi
c’est pourquoi tu m’aimais
et les miens avaient droit
d’adorer tout ce qu’ils voyaient en toi
24
Ne me méprise pas
et si tu m’as trouvé la peau foncée
pose les yeux sur moi
puisque tu as laissé
par ton regard en moi grâce et beauté
25
Les renards prenez-les
car la vigne a déjà sa floraison
tandis que les rosiers
en gerbe nous tressons
et que nul ne soit vu parmi les monts
26
Bise morte tais-toi
viens vent du sud rappelant le bonheur
au jardin répands-toi
que coulent les odeurs
et l’ami mangera parmi les fleurs
Epoux
27
Elle est entrée l’épouse
dans le verger amène et désiré
et à son gré repose
son cou vient s’incliner
sur la douceur des bras du bien-aimé
28
Au-dessous du pommier
comme épouse t’ai prise près de moi
la main je t’ai donnée
et là fut ton rachat
où ta mère fut violée autrefois
29
Oh vous légers oiseaux
lions et chevreuils et daims qui bondissez
ardeurs souffles et eaux
rives monts et vallées
craintes aussi qui dans la nuit veillez
30
Par les lyres légères
par le chant des sirènes vous conjure
laissez votre colère
ne touchez pas au mur
pour que l’épouse ait un sommeil plus sûr
Epouse
31
Oh nymphes de Judée
cependant que l’ambre vient embaumer
les fleurs et les rosiers
aux faubourgs demeurez
à notre seuil ne veuillez point toucher
32
Cache-toi doux ami
tourne ton visage vers les montagnes
et qu’il n’en soit rien dit
vois plutôt les compagnes
de qui aux îles étranges s’éloigne
Epoux
33
La blanche colombelle
et son rameau à l’arche est retournée
enfin la tourterelle
sur les rives a trouvé
le compagnon qu’elle a tant désiré
34
Vivait en solitude
en solitude elle a posé son nid
la guide en solitude
seul à seule l’ami
blessé d’amour en solitude aussi
Epouse
35
Aimons-nous mon ami
allons tous deux nous voir en ta beauté
sur le mont où jaillit
l’eau en sa pureté
pénétrons plus profond dans les fourrés
36
Aux cavernes élevées
de la pierre ensuite nous monterons
qui sont si bien cachées
et nous y entrerons
et le jus des grenades y goûterons
37
Là tu me montrerais
cela que mon âme voulait toujours
puis tu me donnerais
en ce lieu mon amour
cela que tu m’as donné l’autre jour
38
Le souffle d’air qui passe
la chanson de la douce philomèle
le bocage et sa grâce
et dans la nuit sereine
le feu qui brûle et ne fait point de peine
39
Or nul ne regardait
Aminadab non plus n’apparaissait
le siège s’apaisait
les cavaliers venaient
et à la vue des eaux ils descendaient
Nuit obscure. Cantique Spirituel, première version.