Psychiatrie Française, n°4, 2000.

Yael Naim

juin 22, 2008

Micky Green

juin 22, 2008

Oh.

(…)

Quand l’universelle désaffection nous gagne à notre tour, quand tout conseille à celui qui aime de désaimer, une voix solitaire et absurde nous recommande la fidélité indéfectible. Souvenez-vous. N’oubliez pas. Ne soyez pas comme les végétaux, les ruminants et les mollusques qui oublient à chaque instant l’instant précédent et ne protestent jamais contre rien. Et inversement quand tout nous conseille de passer l’éponge, de liquider et d’absoudre, une voix proteste en nous, et cette voix est la voix de la rigueur, et cette voix nous commande de rester le témoin des choses invisibles et des disparus innombrables; cette voix nous dit que le réel n’est pas fait seulement des choses palpables et obvies, – les bonnes affaires, les beaux voyages, les belles vacances…Non, les vacances ne sont pas tout! Et elle nous parle enfin, cette voix, des crimes sans nom qui furent perpétrés, et dont la seule évocation nous remplit d’horreur et de honte.

Il y a donc une manière imprudente de nous recommander le pardon qui est plutôt un moyen de nous en dégoûter. Le temps, loin de justifier le pardon, le rend suspect. L’ensemble du problème moral que le pardon doit résoudre se situe, en effet, hors du temps : les valeurs d’abord, qui sont intemporelles; le péché ensuite, qui a commencé, mais qui est intemporel a parte post; le péché ne peut rien contre les valeurs et les valeurs n’ont par conséquent jamais besoin d’être restaurées; la faute une fois commise juxtapose en quelque sorte son intemporalité fautive à celle des valeurs sans l’influencer; et la conversion même du mouvement fautif s’accomplit hors de toute évolution et dans l’instant du remords sincère. Et c’est aussi l’intemporalité du pardon gratuit qui, hors de toute restauration progressive, peut seule trancher le noeud gordien de l’intemporalité fautive : cette grâce ne s’acquiert pas peu à peu au fil du temps, et le nombre des années ne donne aucun droit sur elle au coupable.

Ou en d’autres termes : l’agonie de la faute, prolongée aussi longtemps qu’on voudra, ne produira jamais un résultat comparable au geste instantané du pardon; le pardon n’est pas une mortification chronique. Le pardon, retrouve un sens si l’on se donne le tremplin de l’inébranlable bonne mémoire qui seule projette l’offensé par dessus l’offense, seule confère à la grâce l’élan et le ressort dont elle a besoin. La discontinuité du pardon est rendue possible par le plein des souvenirs. C’est l’évidence même : pour pardonner il faut se souvenir. La rancune est la condition bizzarement contradictoire du pardon; et inversement l’oubli le rend inutile. Car le pardon saute dans le vide, en prenant appui sur le passé.

Dans l’amenuisement temporel nous n’avons trouvé nulle part la plénitude de fidélité qui eût donné un sens à la rupture soudaine, au don gracieux et au rapport avec quelqu’un; l’usure et l’oubli ne sont pas des événements, et ils n’ont pas d’intention; certes ils finissent par réduire la rancune à zéro, mais ils finissent et combien lentement, par où le pardon eût commencé. Répétons-le ici : le coeur n’y est pas! Le coeur du pardon, nous ne l’avons pas trouvé.

Le pardon, Vladimir Jankélévitch. p.75, 1967, Editions Montaigne.

Soulève ta paupière close
Qu’effleure un songe virginal ;
Je suis le spectre d’une rose
Que tu portais hier au bal.
Tu me pris encore emperlée
Des pleurs d’argent de l’arrosoir,
Et parmi la fête étoilée
Tu me promenas tout le soir.

Ô toi qui de ma mort fus cause,
Sans que tu puisses le chasser
Toute la nuit mon spectre rose
A ton chevet viendra danser.
Mais ne crains rien, je ne réclame
Ni messe, ni De Profundis ;
Ce léger parfum est mon âme
Et j’arrive du paradis.

Mon destin fut digne d’envie :
Pour avoir un trépas si beau,
Plus d’un aurait donné sa vie,
Car j’ai ta gorge pour tombeau,
Et sur l’albâtre où je repose
Un poète avec un baiser
Ecrivit : Ci-gît une rose
Que tous les rois vont jalouser

*

Car, si c’est à travers la saison qu’on est au monde, cette appartenance phénoménologique s’étend à notre être pensant;nous avons non seulement des sentiments, mais aussi des pensers de saison:

Mais quand, avec l’année qui se présente, prend son

essor le printemps,

des dispositions à la joie se déploient;

quand, luxuriant à l’infini, débute l’été,

des pensers profus se condensent;

quand le ciel est haut et l’air limpide [comme en

automne],

nos aspirations enfouies s’étendent au loin;

quand la neige se répand à perte de vue,

nos réflexions sont graves et profondes.

L’année a ses manifestations d’existence

et celles-ci ont chacune leur aspect:

les dispositions intérieures évoluent de pair avec les

manifestations au-dehors,

et les paroles poétiques se déploient de pair avec ces

dispositions.

(extrait d’un traité de théorie littéraire du Ve siècle). p57.

*

De Wang Wei (au VIIIe siècle), “Le pavillon dans les bambous” (je traduis mot à mot pour éviter notre mise en phrase):

Seul assis retiré bambous parmi

Jouer cithare à nouveau long/grand siffler

Profond forêt homme ne pas savoir

Clair lune venir envers briller

(Wang Wei, “La gloriette dans les bambous”, “Zhu li guan”, Wang Youcheng ji jian zhu, Hong Kong, Zhonghua shuju, vol.I, p.249). p125.

*

La moindre feuille peut à l’occasion aller à la rencontre de notre

intentionnalité,

Un bruissement d’insecte est suffisant pour attirer-entraîner le

for intérieur;

A plus forte raison le vent limpide de concert avec la lune, par

une même nuit,

Le soleil blanc et la forêt printanière en un même matin!

(Wenxin diaolong, chap.46, “Wu se”; cf.supra, chap.2, §6). p181.

*

Du “temps”. Eléments d’une philosophie du vivre, François Jullien, Editions Grasset & Fasquelle, 2001.

D’après A la recherche du temps perdu de Marcel Proust, Roland Petit, Paris, 2007.

Musée des Sciences Naturelles, Bruxelles.

Musée de l’Institut Royal des Sciences Naturelles de Belgique, Bruxelles.

EPILOGUE

dit par PROSPERO

J’ai renoncé tous mes charmes
Et n’ai donc plus d’autres armes
Que ma pauvre humanité.
Vais-je ici rester confiné
Par vous, pourrai-je partir
Pour Naples? Veuillez souffrir,
Mon duché m’étant restitué,
Le traître étant pardonné,
Que je quitte ce banc de sable
Et que vos mains secourables
Désenchevêtrent mes liens.
Faites à mes voiles le bien
De votre souffle, sinon
Mon projet ne fut rien de bon
Qui ne voulait que vous plaire.
Et il faut que je désespère,
N’ayant plus ni magie ni art
Si me manque aussi le rempart
De la prière qui prime
Sur la jusitce et rédime
Par le pardon toute offense.
Vous voulez, vous, cette indulgence
Pour vos propres fautes? Soit!
Mais d’abord délivrez-moi.

Il sort.

Préface et traduction d’Yves Bonnefoy.