(…)

Mais j’écris couché et mes lignes s’en vont de travers, comme si j’avais bu : je n’ai bu qu’un peu de chagrin.

Ca m’ennuie que mon chagrin même soit abîmé. C’aurait été mélancolique si vous n’aviez pu venir. Mais pour tous, la vie est difficile. Je ne vous en aurais pas voulu. Je vous en ai voulu de me laisser attendre, et non de n’être pas venue. C’est le moins joli de mes souvenirs. Il ne fallait pas abîmer mes souvenirs.

Je voudrais effacer ça. Il me faut un autre dernier souvenir. Voilà. Je me souviens d’avoir été berger. Je veillais seul. On dormait à côté de moi tout enroulée dans sa laine comme une brebis. Et je posais la main sur la toison de laine. Je veillais seul mon petit troupeau endormi.

Je posais la main sur le front têtu de la brebis. Ca la protégeait contre la vie. C’est difficile, la vie. Mais moi je connais bien les périls de mer. J’ai tant bourlingué dans le monde. J’ai tant eu soif, froid et peur. J’ai tant eu mal. Et puis aussi j’ai tant maraudé, j’ai tant sauté de murs, j’ai tant volé  de fruits dans les vergers, je me suis tant promené avec l’amour sous les étoiles. Et j’étais ce soir-là comme un vieux capitaine plein d’expérience à bord d’un tout petit navire. Il fallait le conduire vers le jour… Il fallait lui faire, jusqu’au jour, douce la traversée de la nuit, comme de la mer.

Je disais au petit navire “vous êtes un bien joli petit navire, un brave petit navire aussi. Et je suis bien heureux d’avoir pu être, une fois, votre

capitaine jusqu’au jour”.

Et je disais à la brebis, quand ça me plaisait mieux d’être berger, “vous êtes une bien jolie brebis, une brebis droite et courageuse. Et il est doux de poser la main sur votre laine. On a l’impression de bénir…”

Et puis quelquefois je rêvais que ce n’était ni une brebis, ni un petit navire. C’était une femme. Alors. j’imaginais que j’en étais responsable comme d’une maîtresse – jusqu’au jour. Alors je disais “dormez bien aimée…” Oh! bien sûr ça ne voulait sans doute pas dire grand-chose sinon que j’ai tellement l’amour de l’amour. Je lui disais “dormez…”et aussitôt je la réveillais. C’est comme ça, l’amour.

Je lui disais “dormez…” et je la réveillais. Sans ça comment aurais-je pu l’endormir ?…Et quand je l’avais réveillée, oh je trichais! Je pensais que l’on va aussi loin dans l’amour que dans le sommeil. Je voulais la faire voyager dans l’amour.

J’étais un peu le capitaine qu’emmène son navire là où il ne faut pas, dans les étoiles, j’étais un peu comme le berger qui mange sa brebis.

J’étais un peu comme un cambrioleur de sommeil…

Voilà l’histoire que j’ai rêvée pour m’inventer un souvenir, un dernier souvenir qui vaille la peine. Je sais bien que ce n’est pas vrai. Je sais bien que ce n’est qu’un rêve sans aucun sens. Je sais bien que je n’ai le droit d’être ni berger d’une brebis, ni capitaine d’un navire, ni berger d’un navire, ni capitaine d’une brebis… mais si ça me plaît, à moi, d’oublier son oubli et de m’inventer un souvenir ?

A.


(…)

Je ne veux plus me brouiller avec toi. Tant pis pour moi si je suis parfois un peu triste. Tu as raison sur tant de choses, je te ferais sans doute plus de mal que de bien. Sans doute, non, mais peut-être.

Alors j’ai pris de grandes résolutions et tu peux me revoir. Je suis ton ami.

A.

Lettres à l’inconnue, Antoine De Saint-Exupéry, éditions gallimard, 2008.

septembre 29, 2008

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R. Schumann, Fantasie pieces, op.73

1. Zart und mit Ausdruck

“Pareil à un calice de lotus

Le coeur tourné vers le bas,

Se tient sous la nuque

A douze pouces au – dessus du nombril.


Couronné de flammes, sanctuaire

Eminent de toutes choses, il resplendit;

Enveloppé d’un réseau de veines, il pend

Semblable à un calice de lotus.


En son extrémité est une cavité minuscule

En laquelle l’univers a trouvé fondement;

En son milieu brûle un grand feu,

Flamme universelle qui rayonne de tous côtés;


Ce feu qui se tient là, c’est le Soleil, le Voyant

Eternellement jeune qui jouit de la nourriture

Qu’on offre devant lui et la répartit.


Oui ce feu qui gît en la cavité secrète,

C’est le Soleil dont les rayons se tendent ensemble

Vers le haut, vers le bas, en travers


Ainsi le coeur réchauffe-t-il lui-même

Ce corps qui lui appartient,

Depuis la plante des pieds jusqu’à la tête.


La flamme acérée du guide (Agni),

Menue, dressée,

A été établie :


Resplendissante, pareille à l’éclair

Jaillissant du sein d’un nuage sombre,

Mince comme une barbe de riz, jaune,

Radieuse, ayant la taille d’un atome


Et c’est au centre même de cette flamme

Que l’Ame suprême a établi sa demeure :

C’est Brahman, c’est Shiva, c’est Hari, c’est Indra,

C’est l’impérissable, le suprême Souverain

Qui ne tient son pouvoir que de lui-même.”

(in le Veda, Les deux Océans, Paris)

septembre 20, 2008

Kṛṣṇa est appelé ici “Destructeur de Keśi”, “Keśi” étant un “daitya” (1) qui l’avait attaqué en prenant la forme d’un cheval. Kṛṣṇa l’avait tué en le déchirant en deux moitiés.


Le Seigneur Suprême dit:

2. Les sages considèrent “sannyâsa” comme étant le

renoncement aux actions accomplies avec désir; les

hommes sages déclarent que l’abandon des fruits de

toutes les actions est “tyâga”.


(1). Dans la mythologie, les “daitya” étaient une race de démons et de géants qui combattaient les dieux et entravaient l’accomplissement des sacrifices (note du traducteur).

La Bhagavad Gîtâ, commentée par Swami Chinmayananda, 2008, Guy Trédaniel.

Car l’adieu, c’est la nuit

septembre 19, 2008

*

Je serais peut-être plus seule

Sans la Solitude -

Tant je me suis faite à mon Sort -

L’Autre – la Quiétude -


Pourrait rompre la Ténèbre -

Encombrer la petite Chambre -

Trop étriquée – de loin – pour contenir

Le Sacrement – de Sa Personne -


L’Espoir m’est étranger -

Il pourrait déranger -

Son doux cortège – profaner le lieu -

A la Souffrance consacré -


Il est peut-être plus facile

De faillir – la Terre en Vue -

Que de gagner – ma Bleue Péninsule -

Pour y périr – de Volupté -

*

Emily Dickinson

Ici…et là,

septembre 8, 2008

I

Nous sommes au tout début, vois-tu.

Comme avant toute chose. Avec

Mille et un rêves derrière nous et

Sans acte.

II

Je ne peux penser plus heureux savoir

que cet unique-ci:

qu’il faut devenir un initiateur.

Un qui écrit le premier mot derrière un

séculaire

tiret.

Rainer Maria Rilke,

Notes sur la mélodie des choses, Allia, 2008.

[Epigraphe, Chemins de lecture, 62, sept-oct., 2008

Evelyn Fischer & Natalia de Mello, du 18/09 au 31/10

www.cfc-editions.be]

Retour sur Bruxelles

septembre 1, 2008