Choix autre.
octobre 29, 2008
Un second choix
octobre 29, 2008
1er choix.
octobre 28, 2008
Une profondeur étrangère, Pierre Schneider.
octobre 23, 2008
Constantin Brancusi, L’oiseau dans l’espace, marbre noir (1931-1936), vers 1936
Epreuve gélatino-argentique, 23.5×17.1 cm
(…)
On s’est maintes fois interrogé sur les raisons qui
ont poussé Constantin Brancusi à s’adonner aussi pas-
sionnément à la pratique de la photographie, en par-
ticulier de ses propres sculptures. “On peut tout faire
à condition de pénétrer dans le royaume des cieux”,
a-t-il écrit (43) . Néanmoins, ni leur affinement jusqu’à
l’essentiel, voire jusqu’à l’essence (voir la série des
Oiseaux), ni leur élan ascensionnel (voir La Colonne
sans fin), ne suffit pour permettre à ses sculptures de
surmonter leur matérialité, leur tridimensionnalité :
l’accès au ciel, c’est-à-dire à la profondeur étrangère,
leur demeure interdit. En revanche, la photographie
rend leur transfiguration possible, parce que son sup-
port est le papier, une surface plate, délicate, donc
prédestinée à se faire profondeur et à s’ouvrir aux
figures, fussent-elles de marbre ou de bronze (44).
43. Constantin Brancusi, cité in Ionel Jianou, Brancusi, Paris,
Arted, 1963, p.59, note 28.
44. Les réflexions abordées dans cet article se trouvent plus lar-
gement développées dans P. Schneider, Petite histoire de l’infini en
peinture, op. cit. et Un moment donné. Brancusi et la photographie,
Paris, Hazan, 2007.
TRACES DU SACRE – Visitations, Editions du Centre Pompidou, Paris, 2008.
Almitra reprit : parle-nous de l’Amour.
Il releva la tête, considéra la foule, soudain tran-
quille. Il parlait d’une voix puissante :
Quand l’amour te fait signe, suis-le,
Même si ses voies sont escarpées et pénibles.
Quand ses ailes te couvriront, cède-lui,
Même si te blesse l’épée cachée dans ses ailerons.
Lorsqu’il te parlera, crois-le,
Même si sa voix dévaste tes rêves, tel le vent du Nord
au jardin.
Car l’amour couronne, mais il te crucifiera aussi. Il
servira à ta croissance comme à ton ébranchage.
S’il jaillit jusqu’à ta cime, caresse tes branches très
tendres qui frémissent au soleil.
Il descendra jusqu’aux racines pour secouer leur
étreinte dans la terre.
Telles des gerbes de blé il te recueille en lui.
Il te bat pour te mettre à nu.
Il te passe au crible pour t’affranchir des mortes peaux.
Il te moud jusqu’à la blancheur.
Il te pétrit pour une parfaite fluidité ;
Enfin, il te confie à son feu sacré, que tu deviennes le
pain sacré du festin sacré de Dieu.
Tout cela, l’amour vous le fera afin que vous sachiez
les secrets de votre coeur et deveniez, par cette
connaissance, un fragment du coeur de la Vie.
Mais pénétré de crainte, tu voudrais ne chercher que
la paix et le plaisir de l’amour.
Alors il vaut mieux couvrir ta nudité, passer au large
de son aire.
Dans ce monde sans saisons où tu riras, mais pas de
tout ton rire, pleureras, mais pas toutes tes larmes.
L’amour ne donne rien que lui, ne prend rien que lui.
L’amour ne possède pas et ne veut pas l’être ;
Car il se suffit à lui-même.
Quand tu aimes, tu ne saurais dire :”Dieu repose
dans mon coeur”, mais plutôt : “Je repose dans le
coeur de Dieu.”
Et ne crois pas pouvoir diriger le cours de l’amour
car c’est lui, s’il t’en trouve digne, qui te dirigera.
L’amour n’a pas d’autre désir que de s’accomplir.
Mais si tu aimes et s’il te faut nourrir des désirs, aie
donc ceux-ci :
Fondre et courir comme le torrent qui chante pour
la nuit.
Connaître la douleur d’une trop riche tendresse.
Etre blessé par ta propre compréhension de l’amour ;
Saigner volontiers et dans la joie.
T’éveiller à l’aube, le coeur ailé, rendre grâces pour
ce nouveau jour d’amour ;
Reposer à midi et méditer sur l’extase de l’amour ;
Regagner ton gîte le soir avec gratitude ;
Puis t’endormir avec au coeur une prière pour le
bien-aimé, la louange sur les lèvres.
Le prophète, Khalil Gibran.
La danseuse capturée
octobre 20, 2008
LXX
Certes d’abord elle était belle cette danseuse dont la police de mon empire s’était saisie. Belle et mystérieusement habitée. Il m’apparut qu’en la connaissant seraient connues des réserves de territoire, de calmes plaines, des nuits de montagne et des traversées de désert par plein vent.
“Elle existe” me disais-je. Mais je la savais de coutumes lointaines et travaillant ici pour une cause ennemie. Cependant, lorsque l’on tenta de forcer son silence, mes hommes n’arrachèrent qu’un sourire mélancolique à son impénétrable candeur.
Et moi j’honore d’abord ce qui dans l’homme résiste au feu.
Celle-là, quand je la menaçai, ébaucha devant moi une révérence légère :
“Je regrette, Seigneur…”
Je la considérai sans plus rien dire et elle prit peur. Blanche déjà, et, d’une révérence plus lente :
“Je regrette, Seigneur…”
Car elle pensait qu’il lui faudrait souffrir.
“Songe, lui dis-je, que je suis maître de ta vie.
-J’honore, Seigneur, votre pouvoir…”
Elle était grave de porter en elle un message secret et de risquer par fidélité d’en mourir.
Et voilà qu’elle devenait à mes yeux tabernacle d’un diamant. Mais je me devais à l’empire :
“Tes actes méritent la mort.
-Ah! Seigneur…(elle était plus pâle que dans l’amour)…Sans doute sera-ce juste…”
Et je compris, sachant les hommes, le fond d’une pensée qu’elle n’eût su dire :”Il est juste, non peut-être que je meure, mais que soit sauvé, plutôt que moi, ce qu’en moi je porte…”
“Il est donc en toi, lui demandai-je, plus important que ta chair jeune et que tes yeux pleins de lumière? Tu crois protéger en toi quelque chose et cependant il ne sera plus rien en toi lorsque tu seras morte…”
Elle se troubla en surface à cause de mots qui lui manquaient pour me répondre :
“Peut-être, Seigneur, avez-vous raison…”
Mais je sentais qu’elle me donnait raison dans le seul empire des paroles, ne sachant point s’y défendre.
“Donc, tu t’inclines.
-Excusez-moi, oui, je m’incline mais ne saurais parler, Seigneur…”
Je méprise quiconque est forcé par des arguments, car les mots te doivent exprimer et non conduire. Ils désignent sans rien contenir. Mais cette âme n’était point de celles qu’un vent de paroles déverrouille :
“Je ne saurais parler, Seigneur, mais je m’incline…”
Je respecte celui qui, à travers les mots et même s’ils se contredisent, demeure permanent comme l’étrave d’un navire, laquelle malgré la démence de la mer revient inéxorable à son étoile. Car ainsi, je sais où l’on va. Mais ceux qui s’enferment dans leur logique suivent leurs propres mots, et tournent en rond comme des chenilles.
Je la fixai donc longuement :
“Qui t’a forgée? D’où viens-tu?” lui demandai-je.
Elle sourit sans répondre.
“Veux-tu danser?”
Et elle dansa.
Or sa danse fut admirable, ce qui ne pouvait me surprendre puisqu’il était quelqu’un en elle.
As-tu considéré le fleuve observé du haut des montagnes? Il a rencontré ici le roc et, ne l’ayant point entamé, en a épousé le contour. Il a viré plus loin pour user d’une pente favorable. Dans cette plaine il s’est ralenti en méandres à cause du repos de forces qui ne le tiraient plus vers la mer. Ailleurs, il s’est endormi dans un lac. Puis il a poussé cette branche en avant, rectiligne, pour la poser sur la plaine comme un glaive.
Ainsi me plaît que la danseuse rencontre des lignes de force. Que son geste ici se freine et là se délie. Que son sourire qui tout à l’heure était facile, maintenant peine pour durer comme une flamme par grand vent, que maintenant elle glisse avec facilité comme sur une invisible pente, mais que plus tard elle ralentisse, car les pas lui sont difficiles comme s’il s’agissait de gravir. Me plaît qu’elle bute contre quelque chose. Ou triomphe. Ou meure. Me plaît qu’elle soit d’un paysage qui a été bâti contre elle, et qu’il soit en elle des pensées permises et d’autres qui lui sont condamnées. Des regards possibles, d’autres impossibles. Des résistances, des adhésions et des refus. Je n’aime point qu’elle soit semblable dans toutes les directions comme une gelée. Mais structure dirigée comme l’arbre vivant, lequel n’est point libre de croître mais va se diversifiant selon le génie de sa graine.
Car la danse est une destinée et démarche à travers la vie. Mais je te désire fonder et animer vers quelque chose, pour m’émouvoir de ta démarche. Car si tu veux franchir le torrent et que le torrent s’oppose à ta marche, alors tu danses. Car si tu veux courir l’amour et que le rival s’oppose à ta marche, alors tu danses. Et il est danse des épées si tu veux faire mourir. Et il est danse du voilier sous sa cornette s’il lui faut user, pour gagner le port vers lequel il penche, et choisir dans le vent d’invisibles détours.
Il te faut l’ennemi pour danser, mais quel ennemi t’honorerait de la danse de son épée s’il n’est personne en toi?
Cependant la danseuse s’étant pris le visage dans les mains se fit pathétique pour mon coeur. Et j’y vis un masque. Car il est des visages faussement tourmentés dans la parade des sédentaires, mais ce sont couvercles de boîtes vides. Car il n’est rien en toi si tu n’a rien reçu. Mais celle-là, je la reconnaissais comme dépositaire d’un héritage. Il était en elle ce noyau dur qui résiste au bourreau lui-même, car le poids d’une meule n’en ferait point sourdre l’huile du secret. Cette caution pour laquelle on meurt et qui fait que l’on sait danser. Car il n’est d’homme que celui-là que le cantique a embelli ou le poème ou la prière et qui est construit à l’intérieur. Son regard se pose sur toi avec clarté car il est d’un homme habité. Et si tu prends l’empreinte de son visage elle devient masque dur de l’empire d’un homme. Et tu connais de celui-là qu’il est gouverné et qu’il dansera contre l’ennemi. Mais que sauras-tu de la danseuse si elle n’est qu’une contrée vide? Car il n’est point de danse du sédentaire. Mais là où la terre est avare, où la charrue accroche aux pierres, où l’été trop dur sèche les moissons, où l’homme résiste aux barbares, où le barbare écrase le faible, alors naît la danse à cause du sens de chacun des pas. Car la danse est lutte contre l’ange. La danse est guerre, séduction, assassinat et repentir. Et quelle danse tirerais-tu de ton bétail trop bien nourri?
Citadelle, Antoine De Saint-Exupéry.
bis
octobre 20, 2008
IX. 1. Peut-il y avoir pire folie que l’avis de certains, je parle de ces gens qui font parade de prévoyance? Ils sont occupés plus péniblement. Afin de pouvoir mieux vivre, ils équipent leur vie en la dépensant. Ils ordonnent leurs projections sur le long terme ; qui plus est, le plus grand sacrifice de l’existence, c’est de remettre à plus tard. C’est dilapider le premier jour qui se présente, c’est ravir le présent tout en promettant le futur. La plus grande entrave de l’existence, c’est l’attente qui dépend du lendemain, qui perd le jour d’aujourd’hui. Ce qui a été posé dans les mains de fortune, tu en disposes, mais ce qui a été posé dans tes mains, tu l’abandonnes? Où regardes-tu? Où comptes-tu parvenir? Tout ce qui est à venir est dans le champ de l’incertain : sans attendre, vis. 2. Voici ce que proclame le poète suprême, et comme excité par le divin frémissement, voici le vers prophétique et salutaire qu’il chante :”Pour les malheureux mortels, le meilleur de tous les jours de l’existence s’enfuit en premier (1.) .”
(…)
(1.) . Virgile, Géorgiques, III, 66-67.
La Brièveté de la vie, Sénèque, Editions Ellipses, 2006.
La Mort et le Bûcheron
octobre 17, 2008
Un pauvre Bûcheron tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos.
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier, et la corvée
Lui font d’un malheureux la peinture achevée.
Il appelle la mort, elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu’il faut faire
C’est, dit-il, afin de m’aider
A recharger ce bois ; tu ne tarderas guère.
Le trépas vient tout guérir ;
Mais ne bougeons d’où nous sommes.
Plutôt souffrir que mourir,
C’est la devise des hommes.
Les Fables, Jean de LA FONTAINE.
[SONNET IX]
Souventes fois me viennent en mémoire
les sombres conditions où Amour me met
et tant de pitié alors m’étreint
que je me dis : las! pour d’autres aussi en serait-il
[de même?
Si soudain, en effet, Amour m’assaille
que la vie m’abandonne presque :
un seul esprit vivant me sauve
et celui-là demeure parce qu’il parle de vous.
Puis, par maints efforts je veux me secourir
et c’est ainsi que pâle, privé de toute force,
je viens vous voir en espérant guérir.
mais si, levant les yeux, je vous regarde,
un tel tremblement en moi commence
que de mes veines s’enfuit toute ma vie.
Vita Nova, Dante.




