Offre-moi
mars 9, 2009
Acte IV
Scène 1
PYRAME, THISBE
Thisbé
Hors de l’empêchement qui nous sépare ici,
Tu sauras que tes voeux sont mes désirs aussi,
Que ton mal est celui dont je me sens pressée ;
Mais la course du jour s’en va déjà passée,
La lune se confond avecque sa clarté.
Il est temps de pourvoir à notre liberté,
Il faut que notre fuite à la nuit se hasarde,
Car avec trop de soin tout le jour on me garde.
Pyrame
C’est très bien avisé : quand d’un sommeil profond
La première douceur dans nos veines se fond,
Qu’en ce pesant fardeau, tout taciturne et sombre,
On n’oit que le silence, on ne voit rien que l’ombre,
Il se faut dérober chacun de sa maison,
Ou plutôt se sauver chacun de la prison.
Thisbé
Mais au sortir d’ici pour nous voir en peu d’heure,
Quelle assignation trouverons-nous plus seure ?
Pyrame
En attendant le jour, un lieu propre et bien près :
Il semble que l’Amour me le découvre exprès,
Le tombeau de Ninus.
Thisbé
Il est vraiment bien proche.
Pyrame
Là coule un clair ruisseau tout au pied d’une roche,
Qui, de ses vives eaux entretenant les fleurs,
Maintient à la prairie et l’âme et les couleurs ;
Un arbre tout auprès, fertile en meures blanches,
Nous offre le couvert de ses épaisses branches ;
Saurions-nous rencontrer un lieu plus à souhait ?
Thisbé
Il est le mieux du monde : allons, cela vaut fait.
Acte V
Scène 2
THISBE, seule
A peine ai-je repris mon esprit et ma voix ;
Cette peur m’a fait perdre un voile que j’avais
Et m’a fait demeurer assez longtemps cachée.
Possible mon amant m’aura depuis cherchée.
Il doit être arrivé s’il n’a perdu le soin
De me venir trouver, car le jour n’est pas loin.
Je n’entends plus que l’eau que verse la fontaine ;
Le silence profond me rend assez certaine
Que je puis approcher la tombe où cependant
Mon Pyrame languit sans doute en m’attendant.
La bête qui cherchait l’eau de cette vallée,
Ayant éteint sa soif, ores s’en est allée ;
Autrement j’entendrais qu’elle ferait du bruit,
Et ses yeux brilleraient au travers de la nuit.
O nuit ! je me remets enfin sous ton ombrage ;
Pour avoir tant d’amour, j’ai bien peu de courage.
Mais, ou mon oeil s’abuse en un objet trompeur,
Voici de quoi rentrer en ma première peur ;
Une subite horreur me prend à l’impourvue,
Et, si l’obscurité peut assurer ma vue,
Un augure incertain mes soupçons ne dément.
Certains pas dans les miens mêlés confusément,
Cette place partout sanglante et si foulée
Montre qu’ici la bête a sa fureur soûlée.
Dieux ! je vois par la terre un corps qui semble mort.
Mais pourquoi m’effrayer ? c’est Pyrame qui dort.
Pour divertir l’ennui de son attente oisive,
Il repose au doux bruit de cette source vive.
Ce sera maintenant à lui de m’accuser.
Mais ce lieu dur et froid, mal propre à reposer,
Que déjà la rosée a rendu tout humide,
M’oblige à l’éveiller. Dieux ! que je suis timide !
J’ai son contentement et son repos si cher
Que ma voix seulement a peur de le fâcher ;
Il dort si doucement qu’on ne saurait à peine
Discerner parmi l’air le bruit de son haleine.
Mais d’où vient qu’immobile et froid dessous ma main
Il semble mort ? Pyrame ! ô Dieux ! j’appelle en vain,
Il ne respire plus, ce beau corps est de glace.
Hélas ! je vois la mort peinte dessus sa face ;
D’une éternelle nuit son bel oeil est couvert ;
Je vois d’un large coup son estomac ouvert.
Hé ! ne meurs pas si tôt, ouvre un peu la paupière,
Respire encore un coup, je mourrai la première,
Ne t’en va point sans moi, ne me fais point ce tort.
Tu ne me réponds rien, mon coeur ! tu n’es pas mort,
Les Dieux ne meurent point, la nature est trop sage
Pour laisser ruiner son plus aimable ouvrage.
Mais, ô faible discours ! ô faux soulagement !
La perte que je fais m’ôte le jugement.
Pyrame ne vit plus, ha ! ce soupir l’emporte.
Comment ! il ne vit plus et je ne suis pas morte ?
Pyrame, s’il te reste encore un peu de jour,
Si ton esprit me garde encore un peu d’amour,
Et si le vieux Charon touché de ma misère
Retarde tant soit peu sa barque à ma prière,
Attends-moi, je te prie, et qu’un même trépas
Achève nos destins ; je m’en vais de ce pas.
Mais tu ne m’attends point, et si peu que je vive
En ce dernier devoir mon sort veut que je suive.
Coupable que je suis de cette injuste mort,
Malheureux criminel de la fureur du sort,
Quoi ? je respire encore et regardant Pyrame
Trépassé devant moi, je n’ai point perdu l’âme !
Je vois que ce rocher s’est éclaté de deuil
Pour répandre des pleurs, pour m’ouvrir un cercueil ;
Ce ruisseau fuit d’horreur qu’il a de mon injure,
Il en est sans repos, ses rives sans verdure ;
Même, au lieu de donner de la rosée aux fleurs,
L’Aurore à ce matin n’a versé que des pleurs,
Et cet arbre, touché d’un désespoir visible,
A bien trouvé du sang dans son tronc insensible,
Son fruit en a changé, la lune en a blêmi,
Et la terre a sué du sang qu’il a vomi.
Bel arbre, puisqu’au monde après moi tu demeures,
Pour mieux faire paraître au Ciel tes rouges meures
Et lui montrer le tort qu’il a fait à mes voeux,
Fais comme moi, de grâce, arrache tes cheveux,
Ouvre toi l’estomac et fais couler à force
Cette sanglante humeur par toute tons écorce.
Mais que me sert ton deuil ? Rameaux, prés verdissants,
Qu’à soulager mon mal vous êtes impuissants !
Quand bien vous en mourriez on voit la destinée
Ramener votre vie en ramenant l’année :
Une fois tous les ans nous vous voyons mourir,
Une fois tous les ans nous vous voyons fleurir,
Mais mon Pyrame est mort sans espoir qu’il retourne
De ces pâles manoirs où son esprit séjourne.
Depuis que le soleil nous voit naître et finir,
Le premier des défunts est encore à venir,
Et quand les Dieux demain me le feraient revivre,
Je me suis résolue aujourd’hui de le suivre.
J’ai trop d’impatience et puisque le destin
De nos corps amoureux fait son cruel butin,
Avant que le plaisir que méritaient nos flammes
Dans leurs embrassements ait pu mêler nos âmes,
Nous les joindrons là-bas et par nos saints accords
Ne ferons qu’un esprit de l’ombre de deux corps ;
Et puisqu’à mon sujet sa belle âme sommeille,
Mon esprit innocent lui rendra la pareille.
Toutefois je ne puis sans mourir doublement ;
Pyrame s’est tué d’un soupçon seulement,
Son amitié fidèle un peu trop violente,
D’autant qu’à ce devoir il me voyait trop lente,
Pour avoir soupçonné que je ne l’aimais pas,
Il ne s’est pu guérir de moins que du trépas.
Que donc ton bras sur moi davantage demeure,
O mort ! et, s’il se peut, que plus que lui je meure,
Que je sente à la fois, poison, flammes et fers !
Sus ! qui me vient ouvrir la porte des Enfers ?
Ha ! voici le poignard qui du sang de son maître
S’est souillé lâchement ; il en rougit, le traître !
Exécrable bourreau ! si tu te veux laver
Du crime commencé, tu n’as qu’à l’achever ;
Enfonce là-dedans, rends-toi plus rude, et pousse
Des feux avec ta lame ! hélas ! elle est trop douce.
Je ne pouvais mourir d’un coup plus gracieux,
Ni pour un autre objet haïr celui des Cieux.
Théophile de Viau – Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé (1623)
© – http://www.mediterranees.net/mythes/pyrame/viau/pyrame5.html