Richard Prince
mars 29, 2009

Venere del Canova, 1989.
Deux légendes
mars 22, 2009
Celle de Guanyin, bodhisattva qui s’incarna en princesse : elle refusa de se marier et devint nonne dans un monastère bouddhique ; son père, furieux, fit incendier le monastère, mais elle parvint à s’échapper. Son père étant tombé malade et ne pouvant être sauvé que par quelqu’un qui sacrifierait un de ses yeux et une de ses mains, Guanyin s’arracha un oeil et se trancha une main. Bouleversé de remords, son père la reconnut et elle lui apparut alors sous sa véritable forme de bodhisattva compatissante aux mille yeux et aux mille mains.
Celle du Bouvier et de la Tisserande : le Bouvier, chassé de chez son frère, entendit son buffle parler et lui dire de se rendre au bord d’un certain lac où il verrait des fées célestes se baigner. Il cacha les vêtements de l’une d’elles, fit ainsi sa connaissance et l’épousa. Le couple eut deux enfants. Mais un jour, la Reine Mère du Ciel vint rechercher la fée, car c’était la Tisserande qui brodait les nuages du couchant. Quand le Bouvier revint, le soir, sa femme avait disparu et ses deux enfants étaient en pleurs. Entre-temps, le buffle était mort mais, avant de mourir, il avait recommandé au Bouvier de garder sa peau et de la mettre sur ses épaules s’il voulait qu’un de ses voeux se réalise. Le Bouvier mit donc la peau sur ses épaules, plaça chacun de ses enfants dans un panier aux deux bouts d’une planche, demanda à rejoindre sa femme et s’éleva dans le ciel. Quand la Reine Mère du Ciel vit qu’elle allait être rattrapée, elle tira une épingle à cheveux de son chignon et traça un trait dans le ciel ; ce fut l’origine de la Voie lactée et, dès lors, le Bouvier et la Tisserande sont devenus deux constellations séparées par la Voie lactée ; heureusement, le septième jour du septième mois lunaire, les pies forment un pont pour permettre aux amants de se rejoindre.
Passagère du silence, F.Verdier, 2003
Offre-moi
mars 9, 2009
Acte IV
Scène 1
PYRAME, THISBE
Thisbé
Hors de l’empêchement qui nous sépare ici,
Tu sauras que tes voeux sont mes désirs aussi,
Que ton mal est celui dont je me sens pressée ;
Mais la course du jour s’en va déjà passée,
La lune se confond avecque sa clarté.
Il est temps de pourvoir à notre liberté,
Il faut que notre fuite à la nuit se hasarde,
Car avec trop de soin tout le jour on me garde.
Pyrame
C’est très bien avisé : quand d’un sommeil profond
La première douceur dans nos veines se fond,
Qu’en ce pesant fardeau, tout taciturne et sombre,
On n’oit que le silence, on ne voit rien que l’ombre,
Il se faut dérober chacun de sa maison,
Ou plutôt se sauver chacun de la prison.
Thisbé
Mais au sortir d’ici pour nous voir en peu d’heure,
Quelle assignation trouverons-nous plus seure ?
Pyrame
En attendant le jour, un lieu propre et bien près :
Il semble que l’Amour me le découvre exprès,
Le tombeau de Ninus.
Thisbé
Il est vraiment bien proche.
Pyrame
Là coule un clair ruisseau tout au pied d’une roche,
Qui, de ses vives eaux entretenant les fleurs,
Maintient à la prairie et l’âme et les couleurs ;
Un arbre tout auprès, fertile en meures blanches,
Nous offre le couvert de ses épaisses branches ;
Saurions-nous rencontrer un lieu plus à souhait ?
Thisbé
Il est le mieux du monde : allons, cela vaut fait.
Acte V
Scène 2
THISBE, seule
A peine ai-je repris mon esprit et ma voix ;
Cette peur m’a fait perdre un voile que j’avais
Et m’a fait demeurer assez longtemps cachée.
Possible mon amant m’aura depuis cherchée.
Il doit être arrivé s’il n’a perdu le soin
De me venir trouver, car le jour n’est pas loin.
Je n’entends plus que l’eau que verse la fontaine ;
Le silence profond me rend assez certaine
Que je puis approcher la tombe où cependant
Mon Pyrame languit sans doute en m’attendant.
La bête qui cherchait l’eau de cette vallée,
Ayant éteint sa soif, ores s’en est allée ;
Autrement j’entendrais qu’elle ferait du bruit,
Et ses yeux brilleraient au travers de la nuit.
O nuit ! je me remets enfin sous ton ombrage ;
Pour avoir tant d’amour, j’ai bien peu de courage.
Mais, ou mon oeil s’abuse en un objet trompeur,
Voici de quoi rentrer en ma première peur ;
Une subite horreur me prend à l’impourvue,
Et, si l’obscurité peut assurer ma vue,
Un augure incertain mes soupçons ne dément.
Certains pas dans les miens mêlés confusément,
Cette place partout sanglante et si foulée
Montre qu’ici la bête a sa fureur soûlée.
Dieux ! je vois par la terre un corps qui semble mort.
Mais pourquoi m’effrayer ? c’est Pyrame qui dort.
Pour divertir l’ennui de son attente oisive,
Il repose au doux bruit de cette source vive.
Ce sera maintenant à lui de m’accuser.
Mais ce lieu dur et froid, mal propre à reposer,
Que déjà la rosée a rendu tout humide,
M’oblige à l’éveiller. Dieux ! que je suis timide !
J’ai son contentement et son repos si cher
Que ma voix seulement a peur de le fâcher ;
Il dort si doucement qu’on ne saurait à peine
Discerner parmi l’air le bruit de son haleine.
Mais d’où vient qu’immobile et froid dessous ma main
Il semble mort ? Pyrame ! ô Dieux ! j’appelle en vain,
Il ne respire plus, ce beau corps est de glace.
Hélas ! je vois la mort peinte dessus sa face ;
D’une éternelle nuit son bel oeil est couvert ;
Je vois d’un large coup son estomac ouvert.
Hé ! ne meurs pas si tôt, ouvre un peu la paupière,
Respire encore un coup, je mourrai la première,
Ne t’en va point sans moi, ne me fais point ce tort.
Tu ne me réponds rien, mon coeur ! tu n’es pas mort,
Les Dieux ne meurent point, la nature est trop sage
Pour laisser ruiner son plus aimable ouvrage.
Mais, ô faible discours ! ô faux soulagement !
La perte que je fais m’ôte le jugement.
Pyrame ne vit plus, ha ! ce soupir l’emporte.
Comment ! il ne vit plus et je ne suis pas morte ?
Pyrame, s’il te reste encore un peu de jour,
Si ton esprit me garde encore un peu d’amour,
Et si le vieux Charon touché de ma misère
Retarde tant soit peu sa barque à ma prière,
Attends-moi, je te prie, et qu’un même trépas
Achève nos destins ; je m’en vais de ce pas.
Mais tu ne m’attends point, et si peu que je vive
En ce dernier devoir mon sort veut que je suive.
Coupable que je suis de cette injuste mort,
Malheureux criminel de la fureur du sort,
Quoi ? je respire encore et regardant Pyrame
Trépassé devant moi, je n’ai point perdu l’âme !
Je vois que ce rocher s’est éclaté de deuil
Pour répandre des pleurs, pour m’ouvrir un cercueil ;
Ce ruisseau fuit d’horreur qu’il a de mon injure,
Il en est sans repos, ses rives sans verdure ;
Même, au lieu de donner de la rosée aux fleurs,
L’Aurore à ce matin n’a versé que des pleurs,
Et cet arbre, touché d’un désespoir visible,
A bien trouvé du sang dans son tronc insensible,
Son fruit en a changé, la lune en a blêmi,
Et la terre a sué du sang qu’il a vomi.
Bel arbre, puisqu’au monde après moi tu demeures,
Pour mieux faire paraître au Ciel tes rouges meures
Et lui montrer le tort qu’il a fait à mes voeux,
Fais comme moi, de grâce, arrache tes cheveux,
Ouvre toi l’estomac et fais couler à force
Cette sanglante humeur par toute tons écorce.
Mais que me sert ton deuil ? Rameaux, prés verdissants,
Qu’à soulager mon mal vous êtes impuissants !
Quand bien vous en mourriez on voit la destinée
Ramener votre vie en ramenant l’année :
Une fois tous les ans nous vous voyons mourir,
Une fois tous les ans nous vous voyons fleurir,
Mais mon Pyrame est mort sans espoir qu’il retourne
De ces pâles manoirs où son esprit séjourne.
Depuis que le soleil nous voit naître et finir,
Le premier des défunts est encore à venir,
Et quand les Dieux demain me le feraient revivre,
Je me suis résolue aujourd’hui de le suivre.
J’ai trop d’impatience et puisque le destin
De nos corps amoureux fait son cruel butin,
Avant que le plaisir que méritaient nos flammes
Dans leurs embrassements ait pu mêler nos âmes,
Nous les joindrons là-bas et par nos saints accords
Ne ferons qu’un esprit de l’ombre de deux corps ;
Et puisqu’à mon sujet sa belle âme sommeille,
Mon esprit innocent lui rendra la pareille.
Toutefois je ne puis sans mourir doublement ;
Pyrame s’est tué d’un soupçon seulement,
Son amitié fidèle un peu trop violente,
D’autant qu’à ce devoir il me voyait trop lente,
Pour avoir soupçonné que je ne l’aimais pas,
Il ne s’est pu guérir de moins que du trépas.
Que donc ton bras sur moi davantage demeure,
O mort ! et, s’il se peut, que plus que lui je meure,
Que je sente à la fois, poison, flammes et fers !
Sus ! qui me vient ouvrir la porte des Enfers ?
Ha ! voici le poignard qui du sang de son maître
S’est souillé lâchement ; il en rougit, le traître !
Exécrable bourreau ! si tu te veux laver
Du crime commencé, tu n’as qu’à l’achever ;
Enfonce là-dedans, rends-toi plus rude, et pousse
Des feux avec ta lame ! hélas ! elle est trop douce.
Je ne pouvais mourir d’un coup plus gracieux,
Ni pour un autre objet haïr celui des Cieux.
Théophile de Viau – Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé (1623)
© – http://www.mediterranees.net/mythes/pyrame/viau/pyrame5.html
Sommeil, où es-tu ?
février 10, 2009
Par les gestes silencieux de l’amour, nous avons élargi le champ du langage. (19)
*
Instants inaccomplis
Il est des instants qui n’ont pas eu leur accomplissement et demeurent en suspens.
Ils avaient un mérite (en eux, nous avions mérité d’entrer dans l’extraordinaire), portaient en eux une promesse (comme s’ils nous avaient fait entrevoir en un clin d’oeil quelque chose de la vie véritable). Je citerai, par exemple, ces instants de parfaite entente avec autrui – presque mystique -, où il suffirait d’un rien pour que nos âmes, comme dépouillées d’elles-mêmes, s’élèvent d’une élévation subite et vertigineuse, et, en même temps, s’effondrent l’une dans l’autre, embrasées dans une même joie d’amour.
Mais ces instants s’éteignent, sont brouillés et nécessairement gâchés à cause du côté humain de l’homme, de sa réticence, de sa prudence, de sa respectabilité – qui ne sont d’ailleurs que des manifestations et des modes de l’essentiel reflux de chaque conscience sur elle-même. (133)
DE L’AMOUR, Pensées trouvées dans un vieux cahier de dessin, Marcel Conche
Nostalgia
février 7, 2009
En grec noèsis et nostos sont de même souche.
Penser c’est regretter. Regretter c’est voir ce qui
n’est pas sous les yeux. C’est la faim qui hallu-
cine ce dont elle manque. C’est le veuf qui voit le
visage de l’épouse dont il est privé. C’est le fri-
gorifié qui attend le soleil. Penser, désirer, rêver
ont pour base un venir qui ne cesse pas, un
sous-venir qui persiste sous le venir au sein de
tout ce qui arrive dans l’Avent. Un jadis les
fonde. Corps perdu et jadis sont tout proches
l’un de l’autre. Dans le premier roman qui fut
écrit dans ce monde, quand le roi Gilgamesh ne
sait plus quoi faire, quand il lui faut trouver un
stratagème, une ruse pour se sortir d’une situa-
tion périlleuse et dont le péril se fait imminent, il
dit à Enkidou qu’il va dormir afin de faire un
rêve qui figurera le but à atteindre – et comment
l’atteindre – dès l’instant où il le lui aura répété
sous forme de langage.
Chapitre XII, Abîmes, Pascal Quignard.
La porte des nuages
février 5, 2009

Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan in Lin Hwai-min’s “Wild Cursive.” Photo: Cal Performances.
Par Clara Haskil
Plus longtemps je ferme les yeux
janvier 20, 2009
Plus longtemps je ferme les yeux et mieux ils voient
Car de jour ils ne voient qu’objets dont on n’a cure
Mais quand je dors, en rêve ils n’admirent que toi
Obscurément brillants, ils brillent vers l’obscur
Toi dont l’ombre peut rendre les ombres brillantes
Comme il ferait bon voir s’en dessiner la chair
En plein jour avec ta clarté plus éclatante
Puisqu’aux yeux non-voyants ton spectre est aussi clair !
Comme il ferait bon (dis-je) à mes yeux satisfaits
D’admirer dans le jour vivant ta profusion
Puisqu’un fond de la nuit ton beau spectre imparfait
Malgré le lourd sommeil reste aux yeux sans vision !
Les jours ont l’air de nuits avant que je te voie
Les nuits de jours brillants quand rêver t’offre à moi.
William Shakespeare
Les voix du petit jour
janvier 19, 2009
Veiller au-devant
Du premier oiseau.
Une langue autre dit
Ce pour quoi manquent les mots.
Les yeux fermés
Je me tiens ouverte,
Les corps selon les voix
S’oriente.
La rosée à présent imprègne l’herbe.
Dans mon sommeil
J’emporte
Le soleil présagé.
Erika Burkart
Dans le désert
janvier 13, 2009
De telles douceurs nous étaient interdites quand, pour des semaines, des mois, des années, nous étions, pilotes de ligne du Sahara, prisonniers des sables, naviguant d’un fortin à l’autre, sans revenir. Ce désert n’offrait point d’oasis semblable : jardins et jeunes filles, quelles légendes! Bien sûr, très loin, là où notre travail une fois achevé nous pourrions revivre, mille jeunes filles nous attendaient. Bien sûr, là-bas, parmi leurs mangoustes ou leurs livres, elles se composaient avec patience des âmes savoureuses. Bien sûr, elles embellissaient…
Mais je connais la solitude. Trois années de désert m’en ont bien enseigné le goût. On ne s’y effraie point d’une jeunesse qui s’use dans un paysage minéral, mais il y apparaît que, loin de soi, c’est le monde entier qui vieillit. Les arbres ont formé leurs fruits, les terres ont sorti leur blé, les femmes déjà sont belles. Mais la saison avance et l’on est retenu au loin… Et les biens de la terre glissent entre les doigts comme le sable fin des dunes.
L’écoulement du temps, d’ordinaire, n’est pas ressenti par les hommes. Ils vivent dans une paix provisoire. Mais voici que nous l’éprouvions, une fois l’escale gagnée, quand pesaient sur nous ces vents alizés, toujours en marche. Nous étions semblables à ce voyageur du rapide, plein du bruit des essieux qui battent dans la nuit, et qui devine, aux poignées de lumière qui, derrière la vitre, sont dilapidées, le ruissellement des campagnes, de leurs villages, de leurs domaines enchantés, dont il ne peut rien tenir puisqu’il est en voyage. Nous aussi, animés d’une fièvre légère, les oreilles sifflantes encore du bruit du vol, nous nous sentions en route, malgré le calme de l’escale. Nous nous découvrions, nous aussi, emportés vers un avenir ignoré, à travers la pensée des vents, par les battements de nos coeurs.
La dissidence ajoutait au désert. Les nuits de Cap Juby, de quart d’heure en quart d’heure, étaient coupées comme par le gong d’une horloge : les sentinelles, de proche en proche, s’alertaient l’une l’autre par un grand cri réglementaire. Le fort espagnol de Cap Juby, perdu en dissidence, se gardait ainsi contre des menaces qui ne montraient point leur visage. Et nous, les passagers de ce vaisseau aveugle, nous écoutions l’appel s’enfler de proche en proche, et décrire sur nous des orbes d’oiseaux de mer.
Et cependant, nous avons aimé le désert.
S’il n’est d’abord que vide et que silence, c’est qu’il ne s’offre point aux amants d’un jour. Un simple village de chez nous déjà se dérobe. Si nous ne renonçons pas, pour lui, au reste du monde, si nous ne rentrons pas dans ses traditions, dans ses coutumes, dans ses rivalités, nous ignorons tout de la patrie qu’il compose pour quelques-uns. Mieux encore, à deux pas de nous, l’homme qui s’est muré dans son cloître, et vit selon des règles tibétaines, dans un éloignement où nul avion ne nous déposera jamais. Qu’allons-nous visiter sa cellule! Elle est vide. L’empire de l’homme est intérieur. Ainsi le désert n’est point fait de sable, ni de Touareg ni de Maures mêmes armés d’un fusil…
Mais voici qu’aujourd’hui nous avons éprouvé la soif. Et ce puits que nous connaissions, nous découvrons, aujourd’hui seulement, qu’il rayonne sur l’étendue. Une femme invisible peut enchanter ainsi toute une maison. Un puits porte loin, comme l’amour.
Les sables sont d’abord déserts, puis vient le jour où, craignant l’approche d’un rezzou, nous y lisons les plis du grand manteau dont il s’enveloppe. Le rezzou aussi transfigure les sables.
Nous avons accepté la règle du jeu, le jeu nous forme à son image. Le Sahara, c’est en nous qu’il se montre. L’ aborder ce n’est point visiter l’oasis, c’est faire notre religion d’une fontaine.
Terre des hommes, Antoine De Saint-Exupéry, éditions gallimard, 1939.